Fichés mais pas fliqués paraît-il…

 Je m’appelle Matilda, j’ai 15 ans et je suis en classe de seconde au lycée Louise Michel de Tablorone, une ville du 93 dans laquelle j’habite.

Suite à un « conflit de couple sans violence »[1], mes parents se sont séparés en 2006. Je le mets entre guillemets parce que même s’il n’y a jamais eu de coups physiques de part et d’autres, les tensions et le départ de mon père nous ont fait violence à tous et puis il y a eu des échanges de mots blessants. Bref, je ne sais pas bien ce que cela veut dire, un conflit de couple sans violence.

 

Je vis avec ma mère, étrangère faisant partie de la CEE et mon frère, Christophe, qui a 10 ans et qui redouble son CM2.

On est locataire dans le parc privé, au 8, allée Big Brother (digicode A2036).

Ma mère a un niveau 5, elle s’est arrêtée au BEP, elle est ouvrière en CDD depuis le 1er mars et jusqu’au 31 décembre 2012, à temps partiel (« supérieur à un mi-temps »).

Elle a plusieurs « problèmes d’emploi-insertion » : un « temps partiel subi », un « besoin de formation professionnelle », une « recherche d’emploi complémentaire » et des « difficultés liées à l’âge (+ 45 ans) »

Elle touche un salaire, les allocations familiales et une pension alimentaire.

 

Une amie lui a conseillé d’aller voir une assistante sociale quand elle a reçu un courrier du propriétaire de notre appartement lui disant qu’il voulait le récupérer pour y vivre.

 

On a donc un problème de logement, en plus d’un problème financier et plus précisément des « difficultés financières avec salaire ou prestation salariale ».

Ma mère a aussi évoqué un problème de famille : l’ « isolement » qu’elle éprouve depuis que mon père est parti.

 

L’assistante sociale lui a d’abord apporté une « écoute soutien +++ », il faut dire que ma mère était dans un état de panique terrible, s’imaginant déjà à la rue avec nous. Et puis l’assistante sociale l’a orienté vers une « structure administrative et juridique » et a monté un dossier avec elle pour essayer de l’aider à obtenir un logement social. Je ne me rappelle plus le nom mais je sais que l’assistante sociale a dit à ma mère que ce serait super long et difficile parce que ça fait pas 1 an qu’elle est inscrite au fichier des mal logés.

Elle a aussi apporté à ma mère une « aide pédagogique à l’écrit » pour un « courrier au Préfet ».

 

Ce n’est pas dans mon journal intime que sont consignées toutes ces informations personnelles, au sujet de ma famille et de moi-même mais dans le dossier social informatisé de Tablorone où ma mère s’est rendue.

On peut même voir le nombre de rendez-vous que ma mère a eu avec l’assistante sociale, ceux qu’elle a annulés ou qu’elle n’a pas honorés.

Un jour, alors que j’accompagnais ma mère, j’ai lu une affiche scotchée dans un coin de la salle d’attente du service social qui disait que pour « gérer plus facilement l’accueil, l’information, l’orientation et l’accompagnement du public, l’ensemble des dossiers des usagers et des interventions des agents du service est désormais informatisé ». Plus bas, il était indiqué que toutes ces infos peuvent être transmises dans le cadre d’enquêtes judiciaires.

J’ai lu aussi qu’on pouvait s’opposer à l’enregistrement informatique des informations qu’on livre.

Toutes ces informations personnelles, c’est à Madame TRUCMUCHE, assistante sociale à Tablorone que ma mère a choisi de les confier.

Elle ne sait pas, elle ne saura jamais que les autres agents de ce service pourront les lire. Elle ne connaît pas la liste des items ni ceux qui ont été cochés à son insu, pas plus qu’elle ne sait que Madame TRUCMUCHE consigne le contenu de ses entretiens informatiquement.

Même si elle le savait et même si ça l’ennuyait, je ne sais même pas si elle oserait en parler à Madame TRUCMUCHE. Cette dernière pourrait mal le prendre et puis ma mère est trop préoccupée par notre problème de logement, les fins de mois difficiles…

Peut-être aussi qu’elle n’irait même plus voir l’assistante sociale !

 

 



[1] Tous les mots entre guillemets ont été repris tels quels dans le libellé des problématiques et interventions qui sont cochés et toutes les informations précisées comme le niveau d’étude, le type d’emploi, les conditions de logement…sont susceptibles d’être saisis dans le logiciel