Quand l'administration tue...

Publié le par rageas93

Nous publions la contribution d'une collègue, Chloé, sur la mort de Djamal Chaar

 

Mercredi 13 février, j’étais en voiture lorsque j’ai entendu cet interview d’à peine 3 minutes sur France Info, à propos d’un homme qui s’était immolé par le feu devant le Pôle-Emploi de Nantes : http://www.franceinfo.fr/faits-divers/un-homme-s-immole-par-le-feu-devant-le-pole-emploi-de-nantes-891409-2013-02-13?comment_type=plus# (retranscription ci-dessous) 

Outre le sentiment de tristesse et d’injustice que suscite ce drame, qui nous renvoie à la maltraitance institutionnelle que nous observons au quotidien, aux abus nombreux, divers et variés des administrations, les mots prononcés par ce que je pensais être un grand chef de Pôle-Emploi m’ont mise très en colère.

Á l’écouter, ils avaient tenté « avec la direction de trouver des voies de régulation », un « collègue en charge de la sécurité » avait contacté ce « demandeur d’emploi ».

On peut bien sûr se demander ce que ce Monsieur entend par voies de régulation, de la même façon que l’on peut s’interroger sur la demande d’intervention faite à un agent de sécurité. Il signale ensuite « la situation bien sûr de grande précarité » de Djamal qu’il appellera cet  « homme », « ce demandeur d’emploi », ou encore cet « individu » pour tout de suite après mentionner qu’il « avait eu des temps de travail qui n’avaient pas été déclarés sur une période d’un mois » alors que « Pôle-Emploi cherchait simplement à appliquer le droit, c'est-à-dire à récupérer l’indu ».

Ce Monsieur fait ainsi fi des nombreux dysfonctionnements de Pôle-Emploi et des règles fixées par ce dernier, en dehors de tout cadre légal. Il pointe au contraire du doigt le fraudeur dans un contexte où les médias ne cessent de dénoncer les « petites tricheries » des pauvres mais rarement les milliards volés par les patrons…

Ce Monsieur dédouane Pôle-Emploi du geste de Djamal qui « a refusé tous les plans que nous avons pu lui proposer (….)ce qui veut bien dire quand même qu’il y avait dans son acte une origine qui n’était pas liée directement à Pôle-Emploi. »

Heureusement, la police était là « sur le parking de l’agence ce matin afin d’éviter que ce demandeur puisse rentrer dans l’agence et mettre en danger d’autres personnes ».

Ce Monsieur ne présentera aucun regret face cet acte désespéré. Une autre politique de Pôle-Emploi, un autre accueil de Djamal dans les institutions y compris la police et la gendarmerie), avec des agents ayant suffisamment de moyens pour assurer un bon accueil, une écoute et une disponibilité aux personnes qui se retrouvent dans une totale insécurité sociale auraient peut-être pu désamorcer les choses et empêcher ce drame…

Combien de détresses encore des deux côtés des guichets, de gestes irréparables faudra t’il pour que les choses changent ?

En plus de ces propos qui m’ont fait violence, quelle ne fut pas ma stupeur de découvrir que ce Monsieur que je croyais à la Direction de Pôle-Emploi était en fait un conseiller pôle emploi, syndicaliste au SNU-FSU !

C’est incompréhensible que ce « camarade » fasse fi de ce qui est rapporté, dénoncé depuis de nombreuses années comme ce que Michel   Abhervé, professeur associé à l'université de Paris Est Marne la Vallée, écrit sur son blog dans un article intitulé Et si Pôle emploi devenait une structure respectant le droit ? : “Deux ans et demi après que ce rapport ait été rendu public, rien n’a changé, si ce n’est l’accentuation de la tendance des responsables de Pôle emploi à fixer eux-même des règles, fut-ce au mépris de la loi. C’est le cas, entre autres, de la radiation pour absence à rendez-vous téléphonique, alors que les textes précisent bien que cette radiation est fondée sur l’absence à une convocation, et que la convocation suppose de demander de faire venir à soi (voir à ce sujet les nombreux cas traités par le site Recours radiations), de la pratique généralisée de l’effet rétroactif de la suspension au moment de l’absence et non à celui de la notification, contraire à toute règle de droit, sujet sur lequel le médiateur, Jean-Louis Walter, a vainement demandé que les pratiques changent (voir Vers la fin de la rétroactivité de la radiation des demandeurs d’emploi ?), ou aux pratiques de reprise d’indus ne respectant pas le principe de la quotité insaisissable, pourtant déterminé avec précision par la loi, dont Le Canard enchainé du 8 août s’est fait écho, dans un article intitulé “Pôle emploi passe la tondeuse sur les chômeurs”.

Toujours sur son blog, il explique qu’à Pôle emploi, « rien n’est fait pour qu’il [le chômeur] se sente chez lui, comme le révèle l’impossibilité d’avoir une chaise, encore moins l’accès à l’ordinateur, sans parler de la période où en étant présent dans les locaux, il fallait téléphoner à une lointaine plate forme pour avoir un contact. »

 Il précise aussi que la fusion ANPE-UNEDIC a induit :

-          « un important sur-encadrement, »

-          « l’inconfort de la situation de travail des conseillers a été organisée, »

-          « les locaux ont souvent été choisis sans tenir compte des conditions d’accessibilité pour des demandeurs d’emploi, souvent peu mobiles »

-          « une forme de « dictature des indicateurs » a conduit à des comportements plus adaptés pour satisfaire les indicateurs que pour répondre aux besoins des demandeurs » (…)

En résumé parce que toute l’organisation mise en place visait une rationalisation qui oubliait l’humain, tant du côté des demandeurs que de celui des agents et que l’ensemble n’a pu continuer à fonctionner que par un investissement des agents, envers et malgré tout.

http://alternatives-economiques.fr/blogs/abherve/2013/02/06/intervention-devant-la-commision-parlementaire-sur-pole-emploi-et-le-service-public-de-lemploi/

C’est terrible ce que ce type de communiqué d’un syndicaliste « jaune » peut faire comme mal à nous autres syndiqués qui ramons pour faire bouger les choses, expliquons à nos collègues que le syndicat est un outil et qu’il nous appartient de nous en servir, que tous les syndicats et/ou syndicaliste ne sont pas pourris comme le démontre ce communiqué du 19 février, « POUR LA DIGNITE » :

Mercredi 13 février 2013, Djamal Chaar, demandeur d’emploi , « une personne tout à fait banale, normale avec une vie normale dans un quartier normal » (dixit le Directeur de la sécurité publique 44) s’est immolé par le feu devant le Pôle Emploi de Nantes parce qu'il estimait avoir été lésé dans ses droits.

Le geste de colère et de désespoir de Djamal Chaar doit sortir de la rubrique « société » et  « faits divers » des journaux pour que cesse le traitement déshumanisé et mécanique d’une machine administrative et comptable qui trop souvent traite les demandeurs d’emploi comme des fraudeurs potentiels.

Nous le savons, chômeurs et précaires, qui, face à ces décisions de sanctions-radiations,    « trop perçus », « indus », nous retrouvons dans l'incompréhension et trop souvent sans ressources.
Nous le savons, agents de Pôle Emploi -titulaires ou précaires- qui tentons de délivrer un message institutionnel, pour expliquer que telle perte de dossier, tel retard, tel « trop perçu » ou « indu», telle pièce manquante nous empêche de « liquider » un dossier ou de  « déclencher » un paiement…

Et des deux côtés du bureau, du téléphone, nous voyons des réactions de colère, de désespoir, des pleurs, des cris, des insultes …

C'est pourquoi aujourd'hui, au delà des réactions institutionnelles cherchant à calmer la situation, nous demandons une réponse à la colère et aux revendications légitimes des organisations de chômeurs et précaires.
(…)
Aujourd'hui, nous exigeons l’arrêt des mesures répressives et coercitives contre les plus fragiles d’entre nous, nous exigeons un moratoire sur les tous les indus, exceptés ceux relatifs aux fraudes avérées et dont la procédure a été respectée : procès verbal à la clé.

Aujourd’hui, nous exigeons, au rebours de la doctrine de l’austérité et des réductions budgétaires dans les services publics, (y compris de l’emploi et de la formation professionnelle), ces moyens supplémentaires et une refonte de l'organisation du travail permettant de rendre un vrai service aux usagers.
(…)
Nous ne nous résignons pas à ce que le travail génère souffrances physique et
psychologique pour les salariés dans les entreprises pendant que ceux qui en sont privés, sont conduits au désespoir, à la misère et à la précarité.

Nous ne nous résignons pas à cette violence qui a amené Djamal Chaar, « une personne tout à fait banale, normale avec une vie normale dans un quartier normal » à ce geste tragique qui lui, n'est en rien normal.

Pour sa mémoire, pour que cessent ces actes terribles, nous nous levons et refusons l’inacceptable : pour la dignité.

Organisations syndicales Pôle Emploi et organisations de chômeurs et
précaires
Solidaires SUD Emploi, SNU/FSU
AC ! Actuchômage, CIP IDF, MNCP, Recours Radiations

Lire aussi :

http://www.actuchomage.org/2013022024382/Mobilisations-luttes-et-solidarites/une-immolation-pour-un-indu-qui-nen-etait-pas-un.html

http://lmsi.net/Le-suicide-releve-aussi-du-fait

 

 

 Retranscription de l'interview sur France Info :   

« Un homme de 43 ans qui est demandeur d’emploi s’est immolé par le feu sur le parking de l’agence à laquelle il était rattaché. Donc nous avions été informé de son attention quelques jours auparavant, y compris la veille puisqu’il avait signalé son attention de se donner la mort par le feu aux services concernés. Nous avons tenté avec la direction de trouver des voies de régulation avec ce demandeur d’emploi pas plus tard qu’hier soir puisque l’un de nos collègues en charge de la sécurité l’a contacté, a essayé de lui proposer un rendez-vous de façon à ce que sa situation puisse être traitée et il s’avère qu’il a refusé. Et ce matin, il s’est présenté à l’agence où il ne pouvait pas rentrer. La gendarmerie était postée sur le parking et il s’est donné la mort en s’immolant par le feu donc aux alentours de 11h. »

Question du journaliste : «Quelle était sa situation personnelle ? »

« Il était demandeur d’emploi en fin de droit d’assurance chômage, donc en situation bien sûr de grande précarité. Une personne qui avait par ailleurs perçu un indu, c'est-à-dire un peu trop d’allocations, qui avait eu des temps de travail qui n’avaient pas été déclarés sur une période d’un mois et donc Pôle-Emploi cherchait simplement à appliquer le droit, c'est-à-dire à récupérer l’indu. Le fait est que malgré toutes les dispositions proposées par la direction régionale de Pôle-Emploi, y  compris la direction d’agence, le demandeur d’emploi a refusé tous les plans que nous avons pu lui proposer et était bel et bien déterminé, ce qui veut bien dire quand même qu’il y avait dans son acte une origine qui n’était pas liée directement à Pôle-Emploi.

Question du journaliste : « Vous avez indiqué qu’il n’avait pas pu rentrer dans l’agence Pôle-Emploi, qu’il y avait également des forces de l’ordre présentes sur place. »

« En fait, la veille, la veille il avait très clairement affirmé qu’il s’immolerait dans l’agence le lendemain, c’est à dire aujourd’hui, il s’est rendu par ailleurs au service de police de la région de façon à porter plainte contre Pôle-Emploi. Les services de police ont refusé son dépôt de plainte pour non-conformité mais les services de police et de gendarmerie ont senti la détermination de l’individu à aller jusqu’au bout et donc par mesure de prévention se sont présentés sur le parking de l’agence ce matin afin d’éviter que ce demandeur puisse rentrer dans l’agence et mettre en danger d’autres personnes. Ni la police, ni la gendarmerie, ni les agents de Pôle-Emploi n’ont pu intervenir, il était trop tard et il est mort des suites de ses blessures. »

 

Chloé

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